À Gitega, les femmes investissent progressivement les espaces de décision, l’économie et des secteurs professionnels longtemps dominés par les hommes. De l’administration communale aux collines, du Parlement aux coopératives, elles démontrent que le leadership féminin ne se limite pas à occuper un poste : il consiste aussi à décider, mobiliser, entreprendre et agir sur les réalités de la communauté.
Cette progression reste toutefois confrontée à des obstacles persistants : normes sociales, préjugés, accès limité aux ressources économiques, responsabilités familiales et violences basées sur le genre. Les parcours recueillis dans plusieurs communes de la province montrent néanmoins une évolution : les femmes sont de plus en plus nombreuses à prendre la parole, à exercer des responsabilités et à revendiquer leur place dans la gouvernance locale et nationale.
Une représentation féminine en progression, mais encore inégale
À l’échelle nationale, la représentation des femmes a progressé à l’issue des élections de 2025. Selon ONU Femmes et les Nations Unies au Burundi, les femmes occupent six des 13 sièges du Sénat, soit 46,15 %, et 43 des 111 sièges de l’Assemblée nationale, soit 38,74 %. Ces proportions dépassent le seuil constitutionnel de 30 %.
Dans la province de Gitega, la présence féminine au Parlement est également significative. Selon la liste définitive des députés de la législature 2025-2030 publiée par la CENI, dix femmes figurent parmi les 23 députés élus dans la province, soit 43,5 %. Au Sénat, Gitega compte également une femme élue et une femme cooptée.
Mais cette progression contraste avec la faible présence des femmes dans certaines fonctions locales. Selon les données communiquées par la CEPI Gitega, elles représentaient 23,8 % des candidats aux élections des collines et quartiers et 23,3 % des personnes élues. Sur les 600 chefs de colline élus, seules 62 sont des femmes, soit 10,33 %.
Ces chiffres montrent que la question ne se résume plus à la représentation numérique. L’enjeu est également de permettre aux femmes d’accéder aux fonctions de responsabilité et d’y exercer une influence réelle.
À Kiganda, l’accession de Diane Irakoze au poste d’administratrice communale illustre cette évolution. Son parcours témoigne de l’ouverture progressive des postes de gouvernance locale aux femmes.

Pour Gérard Nibigira, chef de cabinet du gouverneur de Gitega, cette participation est indispensable au développement : « Le développement n’est possible que si les femmes et les hommes décident ensemble. »

Diriger malgré les normes sociales
L’accès des femmes aux responsabilités reste toutefois influencé par les normes sociales et les rôles traditionnellement attribués aux femmes et aux hommes.
À Muhororo, dans la zone Murenda, commune de Gitega, Léoncie Minani, cheffe de colline depuis 2020, exerce son mandat en mettant l’accent sur les infrastructures communautaires et l’accompagnement des femmes victimes de violences.

Elle constate également une évolution dans les ménages, où femmes et hommes tendent davantage à se concerter sur l’éducation des enfants et certaines décisions économiques, notamment l’acquisition des terres.
Dans les structures communautaires, la participation des femmes est parfois particulièrement forte. Au sein des CDC de Muhororo, elles représentent 13 des 15 membres, selon les informations recueillies localement.
Pour les jeunes femmes, ces modèles constituent une source d’inspiration. Nelly Nikuze est parmis les cinq elus collinaires en commune Gitega quartier Yoba estime que la présence croissante des femmes dans les postes de responsabilité démontre qu’elles sont capables d’assumer des fonctions de décision.

Elle reconnaît cependant que les préjugés liés au genre et à l’âge constituent encore des obstacles. Pour elle, le soutien familial et la reconnaissance de l’autorité des femmes sont essentiels pour leur permettre de s’engager pleinement dans la vie publique.
Vanessa Butoyi : diriger par l’action
Administratrice de la commune de Karusi et femme élue, Vanessa Butoyi considère la responsabilité publique comme un engagement envers la population plutôt que comme un simple titre.

Entrée dans l’administration en 2016, elle place la redevabilité, le dialogue et la mobilisation communautaire au cœur de son leadership. Elle encourage les habitants à prendre eux-mêmes part au développement local : « Ntibicare ngo bizoba, ahubwo dukure amaboko mu mpuzu dukore », autrement dit : ne restons pas assis à attendre, retroussons nos manches et travaillons.
Elle privilégie également la concertation dans la résolution des différends et cite la mobilisation des jeunes pour renforcer la sécurité autour du marché comme un exemple d’action collective.
Son message aux femmes est direct : « Ja ahabona, kerebuka, tsinda ubwoba » osez vous montrer, réveillez-vous et surmontez la peur.Son parcours illustre un leadership fondé sur l’action, la proximité avec les citoyens et la responsabilité.
Le leadership féminin s’affirme et apporte des solutions aux défis communautaires
Les femmes participent de plus en plus à la gouvernance locale. Selon l’administrateur communal de Bugendana, Ciza Mélchiade, elles représentent deux des sept chefs de zones et huit des 43 chefs de collines. Elles prennent également part à la résolution des différends, aux réunions communautaires et aux formations.

À Ruguzwe 1, une cheffe de colline illustre ce leadership de proximité. Elle a mobilisé les habitants pour surélever un pont et une partie de la piste régulièrement submergés pendant la saison des pluies. Cette initiative a facilité la circulation et réduit les difficultés rencontrées par la population.
Cet exemple montre que le leadership féminin peut apporter des réponses concrètes aux problèmes quotidiens, au-delà du statut administratif de celles qui l’exercent.
Malgré ces avancées, les femmes restent confrontées aux pesanteurs socioculturelles, aux charges familiales et à un accès limité aux ressources. La commune entend donc poursuivre la sensibilisation, le renforcement des capacités et les actions d’autonomisation afin de favoriser une participation plus effective des femmes à la prise de décision.
À Bugendana, le leadership féminin s’affirme ainsi comme un levier de développement local et de transformation des communautés.
L’autonomie économique, fondement du pouvoir d’agir
Le leadership féminin passe également par l’autonomie économique. L’accès aux revenus, au financement, à la formation et aux ressources productives renforce la capacité des femmes à participer aux décisions familiales et communautaires.
Au sein de la Coopérative des Agriculteurs-Éleveurs au Burundi (CAEBU), sa présidente, NDAYIZEYE Jacqueline, défend cette approche. La coopérative intervient dans l’agriculture, l’élevage et le commerce et contribue, selon elle, à améliorer les conditions de vie des ménages tout en créant des opportunités pour les jeunes.
« La faim a diminué dans nos ménages », témoigne-t-elle.

Elle estime cependant que l’accès au financement reste un défi majeur et plaide pour des mécanismes adaptés aux réalités des femmes, ainsi que pour des formations en entrepreneuriat, en gestion et un accompagnement technique.
À Karusi, Uwamahoro Ziada, responsable de la coopérative Umukenyezi w’Inkerebutsi, accompagne près d’une centaine de femmes dans l’agriculture et l’élevage.
Partie d’une trentaine de membres, la coopérative s’est développée malgré le manque initial de capitaux et d’intrants. Certains membres ont notamment pu acquérir du bétail grâce aux revenus de leurs activités.

Pour Uwamahoro Ziada, l’autonomie économique renforce la confiance en soi et la capacité des femmes à participer aux décisions familiales et communautaires.
La coopérative devient ainsi à la fois un espace de production, de solidarité, d’apprentissage et de prise d’initiative.
Quand les femmes investissent les métiers techniques
Le leadership féminin se manifeste également dans des secteurs considérés traditionnellement comme masculins.
Au sein de l’Association des Amis de l’Environnement, Marie José Niyinyitoreye valorise les déchets biodégradables pour produire du biogaz et du digestat destiné à l’agriculture.
Son activité associe entrepreneuriat, innovation technologique et protection de l’environnement. Elle contribue notamment à promouvoir une énergie de cuisson plus propre, à réduire la pression sur les ressources forestières et à améliorer la fertilité des sols.

Son parcours remet en question les stéréotypes professionnels et montre que l’égalité passe aussi par l’accès des femmes aux technologies, aux compétences et aux métiers techniques.
Dans la commune de Gitega, le centre dédié à la promotion des femmes regroupait, en mars 2025, 19 coopératives réunissant environ 700 femmes, selon la Province de Gitega. Ces structures constituent des espaces d’activités économiques, mais aussi de renforcement des capacités et de développement du leadership.
Transformer les survivantes en actrices du changement
La promotion du leadership féminin reste indissociable de la lutte contre les violences basées sur le genre. Ces violences peuvent compromettre l’autonomie, la confiance en soi et la participation des femmes à la vie publique.
À Gitega, des organisations communautaires accompagnent les victimes et survivantes à travers différents services, notamment psychosociaux, juridiques et économiques.
Alida Manariyo, présidente du Forum des femmes à Gitega et responsable du centre Humura, témoigne de cette transformation. Elle cite le parcours d’une survivante accompagnée par le centre, devenue ensuite animatrice puis conseillère collinaire, avant d’aider à son tour d’autres femmes.

« Quand on accompagne une femme, toute la communauté change », affirme-t-elle.
Cette expérience montre que les femmes doivent être considérées non seulement comme bénéficiaires des programmes de protection, mais également comme des actrices capables de contribuer aux solutions.
« Twirinde Ikumirana » : renforcer la prise en compte du genre
Cette dynamique est soutenue par plusieurs initiatives consacrées à la promotion des droits des femmes et à la lutte contre les violences basées sur le genre.
Le projet « Twirinde Ikumirana », soutenu par l’Union européenne à travers ONU Femmes et mis en œuvre au Burundi par un consortium composé de la CAFOB, du Forum national des femmes (FNF) et de l’UCBUM, vise notamment à renforcer les capacités des acteurs engagés dans la prévention et la lutte contre les violences faites aux femmes.
Dans ce cadre, un atelier consacré au traitement médiatique sensible au genre a réuni environ 40 journalistes à Gitega du 14 au 17 juillet 2026.

L’initiative visait à améliorer la couverture médiatique des violences faites aux femmes, des inégalités de genre et des droits des femmes.
Le rôle des médias est ici déterminant. Une couverture équilibrée, un langage non stigmatisant, la prise en compte de la parole des femmes et l’utilisation de données désagrégées par sexe peuvent contribuer à déconstruire les stéréotypes et à faire évoluer les représentations sociales.
Des organisations qui renforcent le pouvoir d’agir
Les organisations de la société civile jouent également un rôle important dans le renforcement des capacités des femmes.
Selon Kamariza Diane, chargée du développement inclusif à Inades Formation Burundi, les femmes prennent davantage la parole dans les réunions, défendent leurs droits et participent aux activités économiques.
Elle indique que plus de 300 femmes ont été formées au leadership, dont 45 sont devenues conseillères collinaires ou responsables d’associations. Par ailleurs, 120 survivantes de violences basées sur le genre ont été accompagnées vers la justice et les soins, tandis que 20 coopératives féminines ont bénéficié d’un accompagnement jusqu’à leur autonomie.
« Les femmes gagnent en confiance. Elles parlent dans les réunions, défendent leurs droits et ceux des autres », observe-t-elle.
Le renforcement des capacités apparaît ainsi comme un levier essentiel, à condition qu’il soit accompagné d’un accès effectif aux ressources et aux espaces de décision.
Sauavis Habonarugira: De la gouvernance locale au Parlement
Certaines femmes ont également franchi les étapes qui mènent des responsabilités locales aux institutions nationales.
Originaire de Gishubi, Sauavis Habonarugira a construit son parcours politique à partir de responsabilités locales avant d’accéder aux instances nationales.

Elle dit avoir rencontré des préjugés liés à son engagement public, mais avoir progressivement gagné la confiance de la population à travers son action. Dans ses fonctions communales, elle cite notamment la régularisation des mariages, l’enregistrement des enfants et l’accompagnement de l’autonomisation économique des femmes à travers les coopératives.
Pour elle, l’engagement politique ne doit toutefois pas conduire à négliger la famille.
« Une femme engagée dans le leadership ne doit pas laisser son foyer de côté », souligne-t-elle.
Son parcours illustre l’importance des modèles féminins dans les espaces de décision et la nécessité de créer des conditions permettant aux femmes de concilier responsabilités publiques et vie familiale.
Béatrice Bukuru : représenter pour agir
Native de Bugendana et élue dans la circonscription de Gitega, l’honorable Béatrice Bukuru considère la politique comme un moyen de porter les préoccupations de la population dans les espaces où se prennent les décisions.
Au Parlement, elle s’intéresse notamment aux préoccupations des femmes, des jeunes et des victimes de violences sexuelles et basées sur le genre.

Son parcours a été marqué par les difficultés financières, les préjugés sur les capacités des femmes à exercer des responsabilités politiques et les exigences de la vie familiale.
Sa proximité avec la population lui a néanmoins permis de consolider sa légitimité.
« Avant, elles se taisaient par peur ou par honte. Maintenant, elles viennent me voir pour parler de violences, de conflits familiaux et de leurs besoins. Elles se sentent représentées », témoigne-t-elle.
Pour Béatrice Bukuru, le leadership féminin suppose donc d’écouter, d’agir et de porter la voix des citoyens. Elle encourage les jeunes femmes à investir davantage les espaces de participation citoyenne afin de préparer une nouvelle génération de responsables.
Des modèles pour les générations futures
Les parcours de Léoncie Minani, Vanessa Butoyi, Sauavis Habonarugira, Béatrice Bukuru, Marie José Niyinyitoreye, Uwamahoro Ziada, Nelly Nikuze et NDAYIZEYE Jacqueline, comme ceux de nombreuses autres femmes accompagnées par les organisations locales, illustrent la diversité du leadership féminin à Gitega.
Certaines administrent des communes ou dirigent des collines. D’autres représentent les citoyens au Parlement, dirigent des coopératives, développent des activités économiques, défendent les droits des femmes ou investissent les métiers techniques.
Cette diversité contribue à déconstruire l’idée selon laquelle certaines fonctions ou professions seraient naturellement réservées aux hommes.
Pour les jeunes filles, la visibilité de ces femmes peut élargir les perspectives professionnelles et citoyennes qu’elles envisagent pour leur avenir.
Une responsabilité qui concerne aussi les hommes
L’égalité de genre ne repose toutefois pas uniquement sur l’engagement des femmes. Elle suppose également une évolution des relations entre les femmes et les hommes et un partage plus équitable des responsabilités dans les familles, les communautés et les institutions.
Les acteurs rencontrés insistent notamment sur la nécessité d’impliquer les hommes et les garçons dans la transformation des normes sociales, de renforcer la sensibilisation sur l’égalité et de combattre les stéréotypes qui limitent la participation des femmes.
Le programme « Powered by Women – MUKENYEZI URASHOBOYE », soutenu notamment par CARE Burundi, s’inscrit dans cette dynamique en mettant l’accent sur le leadership féminin, la justice économique et la participation des femmes à la gouvernance.

Lors d’une rencontre organisée à Gitega en décembre 2025, CARE Burundi a notamment mobilisé des femmes élues autour de la gouvernance sensible au genre, selon les informations publiées par la Province de Gitega.
Consolider les acquis
Les progrès enregistrés à Gitega constituent une base importante, mais les écarts entre les différents niveaux de décision montrent que l’égalité effective reste un objectif à consolider.
Les témoignages recueillis font ressortir plusieurs priorités : renforcer l’éducation et la formation des filles, faciliter l’accès des femmes au financement et aux ressources productives, développer leurs compétences en leadership, lutter contre les violences basées sur le genre et accompagner les femmes avant, pendant et après leur accession aux responsabilités.
La disponibilité de données régulièrement actualisées et désagrégées par sexe demeure également essentielle pour mesurer les progrès et identifier les secteurs où les inégalités persistent.
Pour Gérard Nibigira, davantage de femmes doivent accéder aux responsabilités. Pour Burakeye Divine, chef de service Genre à la province de Gitega, leur présence doit surtout se traduire par une influence réelle sur les décisions. Pour Alida Manariyo et Kamariza Diane, l’accompagnement doit permettre aux femmes de transformer leur confiance en actions durables.
À Gitega, le leadership féminin apparaît ainsi de moins en moins comme une simple question de représentation. Il devient un enjeu de gouvernance, d’autonomisation économique et de transformation sociale.
Des collines aux institutions, des coopératives aux métiers techniques, les femmes prennent progressivement leur place. Leur engagement, soutenu par les autorités, la société civile et les partenaires, contribue à construire une communauté où femmes et hommes peuvent participer plus équitablement aux décisions et au développement.
HAVUGIYAREMYE Dieudonné