Dans les collines de Gihogazi et de Munanira, l’irrigation transforme progressivement les pratiques agricoles. Elle permet aux producteurs de diversifier leurs cultures, d’augmenter leur capacité de production et, selon les témoignages recueillis sur le terrain, d’améliorer leurs revenus. Mais produire davantage ne suffit plus. À l’heure de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), le véritable défi consiste désormais à relier la production aux marchés, au financement, aux intrants, aux infrastructures et à l’information économique.
Quand produire davantage ne suffit plus
Pendant longtemps, la principale préoccupation des agriculteurs burundais a été de produire suffisamment pour répondre aux besoins des ménages. Une nouvelle question s’impose désormais : comment mieux valoriser ce qui est produit ?
Dans plusieurs zones agricoles de l’actuelle province de Gitega, l’irrigation permet aux producteurs de réduire leur dépendance aux précipitations et de diversifier leurs activités agricoles.

Les données du Recensement général de la population, de l’habitat, de l’agriculture et de l’élevage (RGPHAE) 2024 donnent une idée de l’importance de cette pratique. Sur les 494 561 ménages agricoles recensés dans la province de Gitega, 259 476 déclarent pratiquer l’irrigation. Au niveau national, le recensement dénombre 2 335 995 ménages agricoles, dont 924 852 pratiquent l’irrigation.
Cette capacité accrue de production ouvre de nouvelles perspectives économiques. Mais elle fait également apparaître une difficulté : lorsque la production progresse plus vite que les débouchés, le producteur peut se retrouver avec des volumes importants sans garantie de vendre dans de bonnes conditions.
C’est le paradoxe auquel certains agriculteurs sont confrontés : l’eau permet de produire davantage, mais c’est le marché qui détermine finalement la valeur de cette production.
L’irrigation ouvre la voie à une agriculture plus rentable
À Ruganira, dans la zone de Munanira, Ndihokubwayo Bernard, producteur, témoigne de l’évolution apportée par l’agriculture irriguée.
Selon son témoignage, l’accès à l’irrigation a contribué à augmenter la production et à améliorer les revenus des ménages. Les producteurs ont progressivement pris conscience des avantages de cette pratique, qui leur permet de diversifier leurs cultures et de produire à différentes périodes de l’année.

Mais cette progression s’accompagne d’une difficulté majeure : les débouchés commerciaux ne sont pas toujours à la hauteur de la production.
Pour Ndihokubwayo Bernard, l’ouverture de nouveaux marchés est donc indispensable pour permettre aux producteurs de mieux valoriser leurs récoltes. Lorsque les acheteurs sont peu nombreux, le producteur dispose d’une marge de négociation limitée et risque d’accepter des prix qui ne correspondent pas toujours à ses investissements.
Le défi n’est donc plus seulement de produire. Il faut désormais savoir quoi produire, quand produire, pour qui produire et à quel prix vendre.
SHEP : passer de « produire puis vendre » à une agriculture orientée vers le marché
C’est précisément cette logique que cherche à promouvoir l’approche SHEP, avec l’appui de la coopération japonaise à travers la JICA.
SHEP signifie Smallholder Horticulture Empowerment and Promotion. Développée au Kenya à travers une coopération technique entre la JICA et les autorités agricoles kényanes, cette approche vise à promouvoir une agriculture orientée vers le marché et à renforcer les capacités des petits exploitants horticoles.
Au Burundi, cette approche connaît une nouvelle phase de diffusion. À Gitega, la JICA, en partenariat avec le ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage, a lancé le 22 juin 2026 une formation de cinq jours destinée aux formateurs sur l’approche SHEP. La formation réunissait notamment des cadres et techniciens intervenant dans les communes de Bugendana, Gitega et Gishubi.
Pour Alphonsine Nijimbere, directrice de la Direction d’Appui aux Organisations et aux Producteurs Agricoles (DAOPA), l’approche SHEP constitue un outil d’autonomisation des producteurs. Elle doit contribuer à faire évoluer l’agriculteur vers un véritable entrepreneur rural, capable de tenir compte de la demande et des opportunités commerciales.

Le principe est simple : au lieu de produire d’abord avant de chercher un acheteur, le producteur est encouragé à rechercher l’information sur le marché et à adapter ses choix de production.
L’agriculteur n’est donc plus seulement celui qui cultive une parcelle. Il devient progressivement un acteur économique capable d’observer, de décider, d’anticiper et de rechercher des opportunités commerciales.
Pour un pays qui cherche à tirer parti de la ZLECAf, cette évolution est stratégique. L’accès à un marché plus vaste suppose en effet de disposer d’une offre suffisamment compétitive, régulière et adaptée à la demande.
Des cultures à valeur ajoutée pour renforcer les revenus
L’approche SHEP encourage également une réflexion sur le choix des cultures. Pour Bigirindavyi Nestor, moniteur agricole ayant bénéficié de la formation, cette méthode constitue une innovation susceptible d’aider les producteurs à privilégier des cultures offrant de meilleures possibilités de valorisation et des cycles de production adaptés aux opportunités du marché.
Cette orientation rejoint les enseignements du RGPHAE 2024, qui montrent l’importance de la diversification agricole au Burundi. Le recensement dénombre notamment 1 913 386 ménages pratiquant les céréales, 2 071 008 les tubercules, 2 018 124 les légumineuses, 866 146 les légumes et 660 101 les cultures industrielles ou de rente.
Mais l’adoption de cette nouvelle vision ne va pas de soi. Les producteurs doivent être suffisamment sensibilisés pour intégrer l’information économique dans leurs décisions. Il ne suffit donc pas de former les encadreurs agricoles : les connaissances doivent atteindre les coopératives et les exploitants et être effectivement utilisées dans les décisions quotidiennes.
La compétitivité agricole commence ainsi par une meilleure capacité à observer, analyser et anticiper le marché.
L’accès aux intrants et à l’irrigation reste déterminant
La connaissance du marché ne suffit toutefois pas si le producteur ne dispose pas des moyens nécessaires pour répondre à la demande.
Nishimwe Claudine, responsable de l’aménagement du territoire dans la zone Mungwa, souligne, selon le témoignage recueilli, l’importance de la disponibilité des intrants agricoles, notamment des engrais, au moment où les producteurs en ont besoin.
Un retard dans l’accès aux intrants peut perturber le calendrier cultural et réduire la capacité du producteur à répondre à une demande identifiée.
Elle insiste également sur le renforcement des équipements d’irrigation, notamment les systèmes de pompage, afin d’étendre les possibilités de production et de mieux faire face aux aléas climatiques.
Les données du RGPHAE confirment d’ailleurs que l’irrigation constitue déjà une composante importante des pratiques agricoles à Gitega, avec 259 476 ménages agricoles déclarant y recourir.
La logique économique est donc claire : un marché peut être identifié, mais encore faut-il disposer de la capacité productive nécessaire pour y répondre.
Des coopératives plus fortes pour produire et commercialiser
L’organisation collective constitue un autre maillon essentiel. Jean Séverin Sinzobatohana, responsable provincial du secteur de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage, insiste notamment, selon les échanges rapportés, sur la promotion des cultures de rente, le développement des coopératives et la mise en commun des terres.

La coopération entre producteurs peut permettre de regrouper les volumes, de faciliter l’accès à certains services et surtout de renforcer la capacité de négociation.
Un producteur isolé dispose généralement d’un pouvoir de négociation limité. Une organisation capable de regrouper plusieurs exploitants et des volumes plus importants peut davantage dialoguer avec les acheteurs et rechercher des marchés plus rémunérateurs.
La coopérative ne doit donc pas être considérée uniquement comme un cadre administratif ou organisationnel. Elle peut devenir un instrument économique de production, de commercialisation et de négociation.
Le financement, autre maillon de la liberté économique
Produire pour un marché identifié exige également des ressources financières.
Semences, engrais, équipements, irrigation, transport et stockage nécessitent des investissements que les revenus agricoles courants ne permettent pas toujours de couvrir.
Le PAIFAR-B, projet du Gouvernement du Burundi soutenu par le Fonds international de développement agricole (FIDA), intervient précisément dans le domaine de l’inclusion financière rurale. À Gitega, Mélance Ntirampeba, chargé du suivi-évaluation du projet, a récemment fait état d’une progression dans les domaines de l’épargne et du crédit.

L’épargne constitue une première étape vers une plus grande capacité financière des ménages et des producteurs. Mais pour investir davantage, les agriculteurs doivent également pouvoir accéder au crédit dans des conditions compatibles avec leurs activités.
Le crédit doit arriver au bon moment
Dans l’agriculture, la question du financement ne se limite pas au montant obtenu. Le facteur temps est déterminant.
Un crédit destiné à acheter des intrants doit être disponible avant ou au début du cycle de production. S’il intervient après la période des semis, son utilité économique peut être fortement réduite.
Cette problématique est également reconnue dans les mécanismes de financement agricole soutenus par le PAIFAR-B. Le FIDA souligne notamment l’importance d’aligner les modalités de remboursement des crédits sur les cycles des activités agricoles.
L’enjeu est donc double : obtenir un financement suffisant et l’obtenir au moment où il peut effectivement soutenir la production ou la commercialisation.
Cette adaptation du financement aux cycles agricoles constitue une condition importante de l’autonomie économique du producteur.
L’assurance agricole, un outil à développer
Investir dans l’agriculture signifie aussi prendre des risques.Les aléas climatiques, les maladies, les pertes de production ou d’autres événements peuvent compromettre les revenus d’un producteur et fragiliser les investissements réalisés.
Selon Mélance Ntirampeba, l’assurance agricole et d’élevage reste encore un domaine à développer et à mieux faire connaître. Le renforcement de l’information et des collaborations avec les coopératives et les autres acteurs concernés pourrait contribuer à élargir l’accès à ces mécanismes de protection.
Une assurance agricole plus accessible pourrait ainsi contribuer à sécuriser les investissements et à encourager les producteurs à prendre davantage d’initiatives économiques.
Le recensement agricole : connaître pour mieux orienter
Le RGPHAE 2024 apporte un nouvel éclairage sur la structure agricole du Burundi.
Le recensement dénombre 2 335 995 ménages agricoles à l’échelle nationale. La province de Gitega en compte 494 561, soit près d’un demi-million.
Les données permettent également de mesurer certaines pratiques et certains moyens de production. À Gitega, par exemple, 259 476 ménages agricoles déclarent pratiquer l’irrigation, 452 378 utiliser des fertilisants minéraux et 463 826 recourir à la fumure organique.
Le recensement fournit ainsi une cartographie beaucoup plus précise du potentiel agricole et des conditions dans lesquelles les ménages produisent.
Mais connaître le potentiel ne suffit pas.
Pour transformer ces capacités en revenus, il faut connecter la production aux intrants, au financement, aux organisations de producteurs, aux infrastructures et surtout aux marchés.
C’est à ce niveau que les données du recensement peuvent devenir un outil de décision économique : elles peuvent aider les pouvoirs publics et les partenaires à mieux identifier les zones de production, les pratiques agricoles et les besoins des producteurs.
De Gitega au marché africain : connecter les maillons
Les expériences observées montrent que plusieurs éléments nécessaires à la transformation agricole existent déjà.
L’irrigation donne au producteur une plus grande capacité de production.
L’information et l’approche SHEP lui permettent de mieux comprendre la demande.
Les coopératives peuvent renforcer l’organisation collective et la négociation.
L’épargne et le crédit peuvent fournir les ressources nécessaires à l’investissement.
L’assurance peut contribuer à réduire certains risques.
Le recensement agricole fournit des données permettant de mieux comprendre la réalité du secteur et d’orienter les politiques publiques.
Mais ces éléments ne doivent pas fonctionner séparément.
L’enjeu est de les connecter pour construire une chaîne économique allant de la production jusqu’au marché.
Cette perspective rejoint les priorités nationales liées à la ZLECAf. Le Burundi a ratifié l’accord en 2021 et s’est doté d’une stratégie nationale de mise en œuvre. En janvier 2026, une étude consacrée aux opportunités offertes au Burundi dans le cadre de la ZLECAf a notamment porté sur l’identification des produits, services et marchés à fort potentiel ainsi que sur les obstacles à l’exportation.
L’ouverture du marché africain constitue donc une opportunité, et non une garantie automatique de débouchés.
Pour en profiter, les producteurs doivent être capables de produire en quantité et en qualité, de respecter les exigences commerciales, de regrouper leurs volumes, de maîtriser l’information sur les marchés et de disposer des financements nécessaires.
Faire du producteur un véritable acteur économique
Le nouveau récit agricole burundais ne devrait plus présenter l’agriculteur uniquement comme un bénéficiaire de projets ou comme un simple producteur de matières premières.
Il doit être considéré comme un acteur économique capable de choisir, d’investir, de négocier et de rechercher les marchés les plus favorables.
L’irrigation lui donne la capacité de produire davantage.
L’information lui donne la capacité de décider.
Le financement lui donne la capacité d’investir.
Les coopératives peuvent lui donner davantage de poids dans la négociation.
L’assurance peut contribuer à protéger son investissement.
Les données du recensement peuvent permettre aux pouvoirs publics de mieux cibler leurs interventions.
À l’ère de la ZLECAf, la bataille de l’agriculture burundaise ne se gagnera donc pas uniquement dans les champs.
Elle se gagnera aussi dans la capacité des producteurs à connaître le marché, choisir ce qu’ils produisent, améliorer la qualité, négocier leurs prix et accéder à une plus grande part de la valeur créée.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de produire davantage.Il est de permettre à celui qui produit de décider davantage.